Archéologie

Les marqueurs de l’Islamisation et de l’Arabisation en Al-Andalus au VIIIe siècle.

La terre d’al-Andalus fait partie de la péninsule ibérique. Les terres appartenaient aux Wisigoths avant l’arrivée des musulmans. En 711 commence ce que l’on appelle la conquête de la péninsule ibérique par les troupes musulmanes, conquête qu’il faut inclure dans une logique d’expansion de la part des califes omeyyades et du califat de Damas. Cette année-là, Tariq ibn Ziyad arrive dans le sud de la péninsule accompagné d’une armée de milliers d’hommes et bat le roi Rodéric. Les Arabes s’installent donc dans la péninsule. La première période qui suit la conquête est l’époque des gouverneurs (en arabe wali) qui débute en 716 et qui va jusqu’en 755. Celui qui gouverne la province est nommé par le calife de Damas. Vers 750 les Abbassides renversent la dynastie des Omeyyades en assassinant toute la famille. Seul Abd al Rahman s’en sort et ira se réfugier dans la péninsule. C’est en 756 qu’est fondé l’émirat indépendant d’Al Andalus. Abd al Rahman fonde l’émirat de Cordoue pour faire face aux Abbassides de Bagdad. Il organise l’état sur le modèle de l’état syrien.

C’est pendant la période des Wali que commencent à apparaître le phénomène d’arabisation (adoption de la langue par les populations) et le phénomène d’islamisation (conversion à l’islam par une partie de la population). Grâce aux fouilles archéologiques qui ont été réalisées en Espagne, de nombreux vestiges ont été mis à jour. Ces vestiges sont aujourd’hui témoins de la présence arabe en Espagne. Pour plus de facilités de compréhension, nous pouvons séparer ces vestiges en deux catégories : les vestiges marqueurs d’arabisation et ceux marqueurs d’islamisation. Il faut bien distinguer les deux.

dpp_1595-1_1307_872

Commençons par les marqueurs d’arabisation. Pour le VIIIe siècle, il y a peu de sources écrites. Nous avons la preuve de l’existence d’un texte : la « chronique mozarabe » qui date de 754. Cependant, le texte est écrit en latin et non en arabe alors que leur présence sur le territoire est attestée depuis 711. Il y a donc une lente arabisation.

La monnaie fait partie des marqueurs qui montrent l’évolution de la langue utilisée en Al-Andalus à cette période. La première monnaie est frappée un an après la conquête soit vers 712. Les premières monnaies véhiculent un message de l’Islam. C’est le plus ancien témoignage de la présence arabe dans la péninsule ibérique. Les pièces marquant la transition entre les Wisigoths et les Arabes sont marquées de la Shahâda, la profession de foi de l’Islam.

Cependant, il est à noter que la langue employée n’est pas l’arabe, mais encore le latin. Les nouvelles pièces arabes sont plus lourdes mais plus petites que les pièces précédentes. Concernant les éléments représentés sur les monnaies, le buste du roi wisigoth est remplacé par une étoile et la croix est supprimée en faveur d’éléments épigraphiques. Sur le revers de la monnaie, le lieu de frappe est marqué. C’est à partir de 715 qu’on observe la fabrication de monnaies bilingues, en arabe et en latin. Le lieu et l’année de frappe sont alors en latin tandis que le revers de la pièce est en arabe. On appelle cette pièce le dinar. Vers 720 des monnaies d’or ont été frappées dans la péninsule ibérique. La monnaie est un marqueur politique, cela permet de faire véhiculer les informations sur ceux qui sont à la tête d’Al-Andalus. Le changement de monnaie indique bien qu’il y a un nouveau pouvoir dans la péninsule ibérique. Les sceaux qui servaient à sceller les sacs dans lesquels on mettait les butins de conquête sont aussi des marqueurs importants. Une vingtaine de sceaux arabes ont été retrouvés dans les Pyrénéens Orientales en 2007. Certains de ces seaux étaient écrits de façon maladroite, l’arabe ne devait pas être acquis par la personne qui les a produits.

Au vu de ces vestiges, on note cependant un certain manque d’informations et de documentation. En effet, les sources épigraphiques sont quasiment inexistantes au VIIIe siècle, les plus anciennes remontent au début du IXe siècle et les caractères arabes sont toujours maladroits. De même pour les stèles funéraires qui sont gravées, elles datent pour la plupart du Xe siècle même si certaines remontent au IXe.

En plus de l’arabisation, le phénomène d’islamisation se répand dans le sud de la péninsule ibérique durant le VIIIe siècle. L’islamisation correspond au changement de religion des populations, à la conversion à l’islam. S’en suit donc la création de nouveaux lieux de culte : les mosquées. Cependant, d’un point de vue archéologique, les mosquées sont difficiles à repérer. Lorsque les chrétiens ont reconquis la péninsule ibérique, de nombreuses mosquées ont été détruites ou reconverties. Les sources textuelles évoquent l’existence de quatre grandes mosquées, celle de Carteia, Séville, Malaga et Cordoue. Cependant, il faut faire attention, car on peut remettre en question ces sources et ces mosquées ne datent pas toutes du VIIIe siècle. On sait que la grande mosquée de Cordoue existe toujours aujourd’hui, mais elle a été reconvertie en église. Cette mosquée a été construite en 785 par Abd al Rahman Ier et fut agrandie par ses successeurs. La salle de prière comptait onze nefs perpendiculaires au mur de la qibla et la cour dans les premiers temps n’avait probablement pas de portique.

Les successeurs d’Abd al Rahman Ier ont poursuivi sur cette logique de plan type basilical sauf pour la dernière modification. À Carteia, des sources textuelles stipulent qu’un édifice religieux a été transformé en mosquée lors de l’islamisation. Il nous reste très peu d’exemples attestés archéologiquement de constructions de mosquée. Lorsqu’il y a constructions, elles sont déconnectées des églises. Les églises sont soit abandonnées, soit reconverties. Il y a un recul des lieux de culte chrétien, mais pas vraiment de développement des oratoires musulmans.

Autre problème concernant les vestiges archéologiques : on trouve rarement des objets de culte. En effet, la religion musulmane n’a pas besoin de lieu spécial pour prier, il existe des oratoires en plein air appelés « musalla ». Il y a également très peu d’objets de culte contrairement aux églises chrétiennes. On peut trouver des lampes qui servaient à éclairer la mosquée, mais de manière générale on trouve le plus souvent des objets rattachés au culte comme des amulettes.

Les pratiques funéraires sont également des marqueurs d’islamisation. L’inhumation d’un musulman n’est pas la même que celle d’un chrétien. Le corps du mort est alors couché sur le côté droit et la tête est tournée vers l’est en direction de la Mecque. À Tauste en Aragon, lors d’une fouille en 2010, trois tombes musulmanes datant de 714 ont été découvertes. Les corps étaient orientés de la même façon. On constate tout de même que la transition entre rituel chrétien et musulman se fait assez rapidement. Autre exemple, à la fin du VIIIe siècle, les chrétiens avaient repris la ville or on a retrouvé des tombes musulmanes d’à partir du VIIIe siècle. Cela veut donc dire qu’il y a eu une cohabitation entre les deux méthodes d’inhumation. On retrouve cette cohabitation dans les cimetières de Jaén, Tolède ou encore Mertola. On y voit une volonté de garder proche les membres d’une famille même si ils ne sont pas de la même religion. Ces cimetières attestent aussi d’une islamisation qui est soit inachevée soit imparfaite : dans l’Islam un cimetière doit être bien compartimenté or là ce n’est pas le cas. Il y a une certaine Islamisation mais qui n’est pas respectée strictement.

Pour conclure, on notera que l’arabisation et l’islamisation de la péninsule ibérique sont multiformes dans le temps. Au VIIIe siècle l’islamisation ne concerne que les conquérants et les élites islamisées. Ces élites vont commencer à diffuser la langue arabe par les monnaies et les sceaux. Bien qu’il n’y ait que peu de vestiges architecturaux de l’art arabe au VIIIe siècle, cela va se développer dès le siècle suivant.

-Olympe-

Un commentaire sur “Les marqueurs de l’Islamisation et de l’Arabisation en Al-Andalus au VIIIe siècle.

  1. Bonjour. C’est une période passionnante et méconnue de l’histoire espagnole et donc européenne. Merci de l’avoir abordée. Y aura-t-il d’autres articles sur le sujet ?
    Au plaisir de vous lire – sur ce thème ou sur d’autres 🙂

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s