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Le prêt de la tapisserie de Bayeux: enjeux et risques

Le patrimoine au service de la diplomatie 

Il faut noter dans un premier temps que la ville de Bayeux est dépositaire de la tapisserie, même si l’état en est le vrai propriétaire. Face à une possible proposition de prêt, à la fois l’état et la ville de Bayeux ont vu en cet échange diverses opportunités. La proposition du prêt s’est faite officiellement lors du 35e sommet franco-britannique. Beaucoup de choses étaient en jeu, notamment le fait de motiver les Anglais à contribuer plus concernant la crise des migrants, mais il était aussi nécessaire d’améliorer les accords du Touquet. Les Anglais étaient jusqu’alors sur leur réserve concernant la politique européenne. Dans cette période d’incertitude concernant le devenir de la relation entre France et Angleterre liées au Brexit, et ajoutant en plus les tensions avec les États-Unis et la politique de D.Trump, la France tend la main à l’Angleterre pour conforter leur relation. Pour donner une dimension historique à ce 35e sommet, le président français fait un pas en direction des Anglais, en espérant qu’ils fassent de même. La France propose donc à l’Angleterre de lui prêter quelque temps la fameuse tapisserie de Bayeux, joyau de l’histoire anglaise. En effet, la tapisserie est un témoignage unique de la vie au Moyen Âge, et apporte des informations essentielles sur les années 1064 et 1064. L’oeuvre relate les exploits du français Guillaume le conquérant, connu dans l’Histoire pour être devenu roi d’Angleterre sous le nom de William the conqueror. L’ Angleterre avait déjà demandé à deux reprises un prêt de la tapisserie, mais sans succès.

La signature d’un arrangement administratif s’est fait entre Françoise Nyssen, ministre de la Culture, et Matthew Hancock, secrétaire d’État au numérique, à la culture, aux médias et aux sports du Royaume-Uni et en présence des élus locaux, le 5 juillet 2018, pour renforcer la coopération dans le domaine du patrimoine culturel entre la France et le Royaume-Uni. De plus, sur la question des migrants, l’Angleterre a accepté de signer un traité qui vise à « renforcer la gestion conjointe de [la] frontière commune avec un traitement amélioré des mineurs non accompagnés demandeurs d’asile ». Le président français donc joué sur la corde patrimoniale pour montrer un exemple parfait d’une diplomatie douce, culturelle, en mettant à la fois la France en avant, en effectuant un geste de courtoisie envers un pays voisin et en obtenant les avancées politiques et économiques qu’il souhaitait.

Cependant, cette action diplomatique ne se fait pas sans autre arrière pensée. En effet, la France ayant fait un effort plutôt conséquent, le gouvernement anglais encourage Theresa May à rendre la pareille et à proposer de prêter la pierre de rosette à la France. Tout comme la tapisserie de Bayeux est un joyau de l’histoire anglaise, la pierre de Rosette tient une place toute aussi importante pour l’histoire de France (les Anglais s’étaient accaparé la pierre à la sortie d’Égypte, après les conquêtes françaises).
Le prêt de la tapisserie de Bayeux sert donc d’instrument pour la politique du président français, mais c’est aussi le symbole d’un geste d’ouverture à une négociation, ce que l’on appelle la diplomatie douce. Theresa May a par la suite salué cette décision : « c’est très significatif que la tapisserie vienne au Royaume-Uni (…) nous ferons en sorte que le maximum de gens puisse la voir » !

Patrimoine et argent : des enjeux financiers importants 

Outre les aspects politiques, le prêt de notre patrimoine a aussi des aspects financiers non négligeables. Le musée de Bayeux doit se lancer dans une campagne de travaux importants, et c’est dans ce cadre que le directeur a accepté de prêter la tapisserie. Pendant quelques mois, le musée va donc se séparer de sa tapisserie et de fait, sacrifier quelques milliers de visiteurs cependant, le prêt ne se fera que lors d’une période creuse, en hiver. Le musée s’est mis d’accord pour un prêt de trois ou quatre mois, mais pendant une période de faible influence afin de pénaliser le moins le budget de la ville. Il faut rappeler que l’économie de la ville de Bayeux dépend d’une grande part de l’activité du musée. La tapisserie est l’oeuvre phare de la ville : sans la tapisserie, la ville s’attend à une baisse de fréquentation et donc à une baisse des revenus.

Le musée de Bayeux n’aura donc pas à se préoccuper de la conservation de la tapisserie lors des grands travaux, mais ceux qui en profiteront le plus sont les Anglais. Le British museum espère bien être choisi pour exposer la tapisserie. En effet, l’arrivée de la tapisserie serait un grand avantage économique pour eux, les recettes de la billetterie seraient conséquentes, car si l’entrée du musée est gratuite, l’entée aux expositions temporaire elle, est payante. Cependant le Bristish museum n’est pas le seul dans la course à la tapisserie : il y a également la Bristish library ou encore le Victoria & Albert Museum. Les impacts économiques différeront suivant le musée d’accueil.

Le musée de la tapisserie à Bayeux, quant à lui, profitera de l’absence de la tapisserie pour réaliser dans la tranquillité son Centre de compréhension et l’interprétation de l’Europe du moyen âge. Ce nouvel espace avec une nouvelle scénographie permettra de toucher un nouveau public tout en se modernisant. Cependant comme la tapisserie est extrêmement fragile, il faudra en plus de réunir les conditions habituelles de conservation et de stabilisation, faire encore plus attention lors de la traversée de la Manche. Une restauration serait même envisagée une fois sur place, ce qui entraînera divers autres coûts.

Beaucoup de questions autour du prêt, comment protéger notre patrimoine ? 

La tapisserie est exposée depuis des années dans le musée de la tapisserie à Bayeux, où elle est gardée continuellement sous vitrine blindée, avec la température et le taux d’humidité contrôlés en permanence par des capteurs dans un caisson hermétique. La tapisserie fait à peu près 70m de tissus de lin et roulée pèse plus de 350kg. Même si la toile a été fixée à une deuxième toile pour faciliter son exposition dans les années 1981-1983, l’oeuvre demeure extrêmement fragile. Pour le directeur du musée de Bayeux, il est évident que la tapisserie ne partira pas sans avoir subi des travaux d’intervention et de stabilisation. Isabelle Bédat, qui a opéré la conservation de 1981, précise que si l’oeuvre, vieille de mille ans, était parvenue jusqu’à nous en bon état apparent, c’était essentiellement parce qu’elle n’avait pas ou presque pas été bougée et qu’elle était conservée depuis toujours dans la cathédrale, à l’abri de la lumière, et exposée seulement une dizaine de jours par an.

En décembre 2016 la ville de Bayeux et le ministère de la Culture avaient donc mis en place un plan d’étude pour examiner intégralement l’oeuvre. L’étude doit en principe durer quatre ans, et donc se terminer en 2020, année du prêt aux Anglais si tout se passe bien. Les résultats du check up complet ne seront connus qu’en 2020.

L’idée d’un tel prêt aux Anglais fait débat parmi les conservateurs, certains sont totalement contre au vu de la fragilité de l’oeuvre, et le risque encouru. Pour rassurer la communauté scientifique, Antoine Verney, le directeur des Musées de Bayeux assure que le prêt ne se fera que dans les conditions d’un « un partenariat institutionnel fort, impliquant les institutions britanniques pouvant être associées au projet muséographique tant du point de vue scientifique que documentaire : British museum, Victorian et Albert Museum, British Library, English Heritage… […] jugé comme un préalable sine qua non, qui aura parallèlement pour objectif d’accompagner la réflexion sur les conditions de réalisation de ce prêt éventuel qui devra être étudié dans toutes ses dimensions ».

On note également que dans les accords signés entre la France et l’Angleterre (alinéa 75) il est dit que le prêt aurait lieu « sous réserve que les exigences juridiques et les conditions scientifiques de restauration et de préservation soient respectées. » Un cadre juridique a donc été mis en place afin de protéger le plus possible l’oeuvre, protagoniste de cette histoire.

Pour conclure, l’annonce d’un prêt de cette envergure a suscité bon nombre de débats. Mais beaucoup de questions restent en suspend à l’heure actuelle. On ne sait toujours pas quel sera le musée d’accueil de la tapisserie ni les dates d’exposition. Comme mentionné plus haut, il faudra attendre la fin des examens prévue en 2020 pour savoir si la tapisserie sera apte à voyager ou non. Il faut noter que tout reste incertain. Outre les aspects scientifiques de la restauration, et les côtés financiers liés à l’oeuvre certains historiens et conservateurs ont peur que la « mission diplomatique » que doit assurer l’oeuvre, ne passe avant les aspects de conservation. Béatrice Girault, conservatrice, s’inquiète de l’instrumentalisation de la tapisserie: « Pourquoi après ne pas lui faire traverser l’Atlantique ou ne pas l’envoyer au Japon ? C’est la porte ouverte à toutes les demandes et politiquement cela peut être difficile de refuser pour les uns, ce qu’on a accepté pour les autres. Tout cela est dangereux pour l’oeuvre ».
De plus, François Neveux, médiéviste renommé et président de la commission scientifique internationale en charge du projet muséographique, a déclaré à France Info : « Si j’étais seul à prendre position sur un prêt, je dirais non » Et « De toute façon, ce qui se passe c’est une décision politique, il ne faut pas se cacher la réalité. Si le président de la République veut vraiment cela, je ne vois pas comment on pourra l’éviter ni comment la ville pourrait le refuser. »

Comme de nombreux points restent dans l’ombre, on peut prévoir qu’il y aura une suite médiatique, dès qu’il y aura des précisions sur les nombreux points abordés ici.

-Olympe-

1_reference

Sources :

https://www.lemonde.fr/culture/article/2018/01/18/le-pret-diplomatique-de-la-tapisserie-de-bayeux_5243423_3246.html

https://www.francebleu.fr/infos/international/le-pret-de-la-tapisserie-de-bayeux-aux-anglais-est-sur-la-bonne-voie-1530805858

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