Histoire de l'Art

-Le secrétaire à abattant- Jean-François Leleu, 1770, Paris.

Le secrétaire à abattant était autrement nommé secrétaire en armoire. Ce meuble a été marqueté vers 1770 par Jean-François Leleu, un ébéniste parisien né en 1729 et mort en 1807. Il mesure 1m16 de hauteur pour 1m de largeur et environ 25cm de profondeur. C’est donc un meuble de petite taille. Le meuble est aujourd’hui exposé au musée des arts décoratifs à Paris. Concernant son étymologie, le mot secrétaire vient du mot « secret » et c’est pour cela que l’on retrouve des serrures sur ce type de meuble, pour garder les correspondances et choses entreposées secrètes et privées. Ce meuble est donc un secrétaire, que l’on peut ouvrir grâce à une planche en abattant dans la partie supérieure, et de deux ventaux dans la partie inférieure. L’abattant levé, il cache les casiers et ferme le meuble, ouvert il sert de support pour écrire. C’est au milieu du XVIIème siècle qu’apparaît la notion d’ébéniste, mais c’est au XVIIIème siècle que la profession sera véritablement reconnue. La production de meubles parisiens du XVIIIème siècle est une des plus importantes en Europe. Mais en quoi ce meuble est-il un témoin des innovations et du changement de mode de vie qui marquent le mobilier du XVIIIème siècle?

Le secrétaire à abattant connu au XVIIIème siècle ne sort pas rien. En effet, ce meuble est le produit de nombreuses influences et mélanges de meubles qui existaient déjà par le passé. En regardant la forme et la composition du secrétaire à abattant du XVIIIème siècle, on peut y voir une évolution et une combinaison de différents modèles européens. En Espagne, le modèle de coffre à tiroirs et abattant portatif, le « bargueno » connaît un franc succès. Lorsqu’on compare l’intérieur du meuble on se rend compte que l’organisation des tiroirs et casiers ne sont pas les mêmes cependant le système d’abattant reste presque identique. Il y a bien sûr une serrure pour verrouiller le tout. Le « bargueno » apparaîtra par la suite sur pieds, mais toujours de taille assez peu encombrante comparé aux cabinets imposants. Si on y prête attention, on remarque que la partie supérieure du secrétaire à abattant français se rapproche fortement de l’organisation du « bargueno » espagnol, tandis que le bas du secrétaire qui présente deux ventaux peut faire écho à certains grands cabinets à deux corps qui étaient encore présents dans les appartements et cabinets. Ce système de fermeture perdure pendant longtemps, et sera partie intégrante du secrétaire en armoire.

Concernant la mise en place d’un décor sur ces meubles, la technique de décoration qu’est la marqueterie était très populaire en Italie au 14es avant d’arriver en France. On parle alors d’incrustation ou « d’intarsia ». La marqueterie consiste à découper divers matériaux en vue de composer un décor sur un meuble. Au XVème siècle, la civilisation orientale joue également un rôle important. Les décors et les techniques portent les influences du proche et du moyen orient : on trouve des incrustations géométriques dans le style mudéjar en Espagne…

On retrouve beaucoup de secrétaires à abattant à partir de 1740 en France. Le secrétaire est alors constitué d’un plateau pour écrire, de casiers (ou tiroirs) et d’un système de fermeture pour garder tout le secret. Le bas est composé de deux battants. Le tout est généralement largement marqueté. Ce qui montre vraiment l’étendue des connexions et des échanges entre pays au XVIIIème siècle c’est bien le nombre d’essences de bois nouvelles qui arrivent dans les ateliers des ébénistes et des menuisiers. Un des bois utilisés par Leleu sur plusieurs de ses meubles est l’amarante. Il s’agit d’un bois très dur qui tire vers le rouge et qui est importé du brésil et de Guyane.

Au XVIIIème siècle en France, on assiste à une réaction contre le formalisme et l’étiquette rigoureuse sur lesquelles s’appuyait la monarchie absolue : on cherche à avoir un mode de vie plus intime et plus simple. Vers 1755-60 on note un assagissement progressif concernant le mobilier, mais aussi la décoration intérieure. Les formes rocailles demeurent, mais plus discrètement. Cette différence d’ornementation s’observe parfaitement lorsque l’on compare une commode signée André-Charles Boulle livrée au Grand Trianon au début du XVIIIème siècle avec une commode signée J-F Leleu datant de la fin du siècle. On remarque que la commode de Leleu est beaucoup plus sobre, il y a moins de bronze, il en reste juste sur les angles du meuble, au niveau des poignées et des serrures. On tend vers une simplicité dans les ornementations.

À cette période se note également une influence d’une clientèle féminine de plus en plus nombreuse. La recherche du confort conduit à la recherche de meubles plus légers. Cette période est caractérisée par l’apparition d’un style de mobilier féminin, élégant et léger qui invite plus à la détente et aux futilités de la cour qu’à la solennité. Pour répondre à cette clientèle féminine plus nombreuse, les artisans ont inventé de nouvelles formes de meuble comme le bonheur-du-jour, mais aussi mis en place une décoration des meubles plus féminine et florale. Certains secrétaires à abattant comme celui signé par Jean-Henri Riesener et livré en 1771 pour l’entourage de Pierre-Elisabeth de Fontanieu ont une ornementation très florale. Sur l’abattant on trouve une corbeille garnie de fruits et de fleurs, tandis que les deux ventaux de la partie inférieure sont marquetés chacun d’un vase rempli de fleurs. Ces meubles produits pour les femmes constituent une grande innovation pour l’époque, les hommes n’utiliseront pas les secrétaires à abattant, c’est un meuble spécifiquement féminin.

Ce qui constitue un autre changement c’est le retour à l’appréciation de l’antiquité dans la 2ème moitié du XVIIIe siècle, avec l’enrichissement des grandes collections princières d’antiques, et surtout la redécouverte et la fouille des sites de Pompéi et Herculanum vers 1749. Cela permet d’introduire de nouveaux thèmes dans la décoration du mobilier. On note progressivement un redressement des lignes et une évolution dans le piétement des meubles. Le piétement est bas, les meubles sont à pans coupés et on observe une typologie dans la décoration : la forme du meuble se prête bien à la mise en place d’une décoration très structurée. Le goût se transforme, la mode est alors à l’imitation des objets et des édifices antiques.

Leleu comme Riesener a été élève de J-F Oeben qui fut ébéniste du roi en 1754 grâce entre autre, à l’aide de Mme de Pompadour. Sans les leçons d’Oeben, sa situation privilégiée qu’il s’était acquise à l’Arsenal, et sans compter les progrès de la technique de marqueterie du XVIIIème siècle, il est probable que ni Leleu ni Riesener n’auraient pu atteindre le succès qu’ils ont eu en tant qu’ébénistes. Comme Oeben désigna à sa mort son autre élève, Riesener comme successeur, Leleu partit se mettre à son compte. Leleu obtint sa maîtrise en 1764 après la mort d’Oeben. Alors que Leleu s’oriente vers un style d’ornementation assez simple et sobre, Riesener quant à lui produit des meubles beaucoup plus riches, plus chargés. Si Riesener préfère les figures florales et les décors imposants, Leleu lui, reste sur une marqueterie très géométrique.

Oeben fut un des premiers ébénistes à plaquer ses meubles d’acajou. Il sut améliorer et diversifier la technique de marqueterie, qui fut repris par de nombreux ébénistes dont ses élèves. La marqueterie de bois polychrome connut son apogée avec les élèves d’Oeben. Leleu utilise des motifs de marqueterie réguliers, presque toujours ornés de rosaces et de quatre-feuilles. Il a su allier un style simple, logique, solidement équilibré, sans fantaisies, mais sans raideur et contrairement aux œuvres fantaisistes de son maître, Leleu reste très sobre dans son travail. C’est ce qui constitue véritablement son œuvre personnelle.

Pour la marqueterie de notre œuvre étudiée ici, Leleu utilise donc le principe de marqueterie en mosaïque qui consiste à juxtaposer des motifs géométriques en placage découpé, formant un jeu de fond. Ici des filets noirs coupent les surfaces polylobées décorées de feuilles stylisées et de rosaces. Ce jeu de fond est obtenu par la différence de couleur des bois. Ici Leleu a utilisé du bois d’amarante, du bois de rose, de l’érable, mais aussi du sycomore couleur tabac et du houx. Certains bois permettent alors de créer des nuances allant du marron clair au marron foncé, en passant par le rouge.

Les styles du XVIIIème siècle ne font que répéter les types de meubles apparus sous Louis XIV, mais les formes sont en constante évolution. En étudiant les meubles de la 2ème moitié du XVIIIème siècle qui nous sont parvenus, une typologie est ressortie : les secrétaires à abattant se réclament de 2 conceptions différentes. Les premiers sont robustes, solidement charpentés avec des montants en pan coupé et reposent sur un piétement bas, une sorte de socle évidé et découpé. La 2ème catégorie regroupe les secrétaires sur pieds fuselés ou en toupie. Suivant cette typologie, l’œuvre de Leleu peut se diviser suivant ces mêmes critères. Les meubles massifs signés Leleu ont des pieds qui sont peu élevés, voire inexistants et remplacés par un simple socle. On qualifie ce genre de meubles « à la grecque ». Le meuble de Leleu étudié ici est plutôt massif, fortement architecturé, orné de larges pilastres cannelés. Leleu produit toujours une marqueterie avec des motifs réguliers, des quadrillages de quatre-feuilles ou de rosaces qui s’étendent sur toute la surface des panneaux, délimités toujours par un cadre de bois plus sombre. Cette inspiration à l’antique lui vient sûrement de son maître : Oeben étant considéré comme un des plus grands ébénistes néo-classique.

Il n’y a rien de vraiment féminin dans la décoration de Leleu. Les grands panneaux de placage ou de marqueterie qui couvrent presque en totalité la face et les côtés du meuble constituent une des particularités marquantes de l’œuvre de Leleu. La frise de marqueterie qui se déploie sur le tiroir supérieur des commodes, des secrétaires et des meubles d’appui, sur la ceinture des bureaux et des tables est le plus souvent constituée d’un entrelacs orné de quatre-feuilles. Les motifs sont délimités, comme chez Oeben, par des filets plus clairs et foncés.

On peut estimer dans ce cas-là que le style néo-classique se soit manifesté dans les meubles vers 1759 et jusqu’à 1774. Le meuble de Leleu étudié ici a été marqueté vers 1770, donc durant cette période. Leleu a eu pour clients des figures importantes et influentes telles que Madame du Barry, le prince de Condé, le banquier Laborde, de grands seigneurs ou encore le duc d’Uzès.

Pour conclure, la forme du meuble est issue de diverses influences et répond à un nouveau besoin de la société française du XVIIIème siècle. Ce meuble est marqué d’une grande influence d’un retour à l’antique dans sa décoration. Il possède une marqueterie géométrique, très prisée à l’époque. Il est important de noter qu’en tant qu’ébéniste Leleu ne s’est pas spécialisé dans un seul type de meuble. Il ne fera pas beaucoup évoluer ses décors, mais sera obligé de suivre le courant de transformation des meubles qui s’opère à la 2ème moitié du XVIIIème siècle. Aujourd’hui il est possible de trouver certains de ses meubles dans les musées comme dans les collections privées. 

Contrairement à Riesener, son compagnon d’apprentissage, Leleu n’obtiendra pas la même postérité, bien qu’il fut réputé de son vivant. A la fin de sa carrière, vers 1792 il lègue son atelier à son gendre Stadler et se retire avec une grande fortune.

Après la révolution, une loi a été votée le 10 juin 1793 qui prévoit à côté de la conservation des monuments d’art, la conservation du mobilier nécessaire à différentes parties du service public. En d’autres termes, les secrétaires et meubles à écrire ont pu pour la plupart être sauvés de la destruction.

-Olympe-

Sources:

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