Archéologie

Les faux manuscrits de la mer Morte

© Michael Langlois.

En 1947, plusieurs manuscrits et fragments de parchemin et de papyrus ont été trouvés dans une douzaine de grottes du site de Qumran en Cisjordanie, zone de tension à la fois sous juridiction palestinienne et israélienne.

Cette découverte a été et reste aujourd’hui encore une découverte majeure, sans compter le mystère qui plane toujours autour du contexte de création de ces artefacts, l’endroit où ils ont été trouvés (hommes : communauté religieuse séparatiste isolée de Jérusalem ?) etc.

Les plus grands chercheurs comme Michael Langlois, chercheur au CNRS, qualifient cette découverte sans précédent d’exceptionnelle. Ce qui fait la renommée de cette découverte c’est son impact religieux, scientifique, mais aussi archéologique. En effet, les manuscrits trouvés puis étudiés et traduits sont la preuve matérielle de l’existence de manuscrit biblique datant de l’époque de la Bible hébraïque alors que les manuscrits bibliques connus les plus anciens dataient du moyen âge (codex de Saint-Pétersbourg, 1009-1010).

Ces manuscrits au nombre supérieur à 970 ainsi que les milliers de fragments ont été copiés il semblerait entre le 3e siècle avant JC et le Ier siècle de notre ère. Ces textes sont rédigés en hébreu, araméen ou encore en grec ce qui montre l’importance de la diffusion de ces langues et des manuscrits à cette période.

L’étude de ces fragments a commencé dès les années 1950 donc il y a presque 70 ans et 3 générations de chercheurs qui se sont penchés sur le sujet. Cependant la zone à étudier étant à risques, le travail archéologique n’a pas pu être complet.

La supercherie révélée :

Le musée de la Bible a Washington DC (fondé par Steve Green) dont la collection s’élève à quelque 40 000 pièces et qui a ouvert ses portes le 17 novembre 2017 avait acquis pour plusieurs millions d’euros plusieurs fragments de ces manuscrits de la mer Morte. Mais voilà, un an après, le musée révèle qu’au moins 5 de ces fragments exposés sont des faux.

Le musée a en effet envoyé 5 des 16 fragments en leur possession à l’Institut Fédéral de Recherche et d’essai des Matériaux en Allemagne afin de déterminer leur authenticité. Les résultats sont sans appel, ils sont faux.

Comment cela a-t-il été possible ?

Le nombre immense de manuscrits et fragments retrouvés (quelque 900 manuscrits pour 50 000 fragments) a permis à n’en pas douter la création d’un marché florissant pour ce genre de contrefaçons. De plus, la bible telle qu’elle se présente à Qumran n’est pas infaillible, la table des matières n’est pas finalisée et les textes ne correspondent pas vraiment a la bible que nous connaissons aujourd’hui. Il paraît alors possible d’en contrefaire. Ces artefacts sont toujours très recherchés par les collectionneurs d’antiquités, les religieux, etc. Ces fragments de valeur sont très recherchés ce qui fait que les prix montent très vite.

Il faut cependant noter qu’en 2017 Kipp Davis, américain paléographe et expert des manuscrits de la mer morte exprimait haut et fort ses doutes concernant l’authenticité de certains fragments. Pour le citer: il y a un consensus de plus en plus important chez les spécialistes des rouleaux de la mer Morte sur le fait qu’un grand nombre de fragments dans les collections privées sont des faux. (times of Israel). Mais le pourcentage reste inconnu.

Le musée décida finalement faire des tests sur l’authenticité de ces fragments.

La question du faux :

Il faut noter qu’il n’est pas toujours évident de déceler le faux du vrai, surtout lorsque l’artefact semble très ancien. Les méthodes utilisées principalement comme le C14 ne suffisent pas toujours. Il faut alors mettre plus de moyens dans la recherche : ici l’étude a été réalisée grâce à de la microscopie numérique 3D, de la spectrométrie de fluorescence des rayons Xe (SFX) et de la spectrométrie à rayons X à dispersion d’énergie (EDS). Certains fragments auraient été conçus à partir de matériau très ancien puis des passages de la bible auraient été écrits bien plus récemment.

Comme les chercheurs ont déjà pu identifier les langues écrites et traduire certains passages de fragments authentiques afin d’en dévoiler la signification, il fut aisé pour les faussaires de recopier des textes qui ne sont pas à proprement parler « faux ».

Ces moyens sont coûteux et on peut comprendre pourquoi certaines institutions n’estiment pas nécessaire d’avoir recours à de tels tests. En plus des études sur les supports parchemins et papyrus, une étude a été portée sur l’analyse des encres et des sédiments des fragments. Ils en ont conclu que ces fragments étudiés n’étaient pas « si anciens ». Nous ne connaissons pas les faussaires à proprement parler, mais les faux ont sûrement été réalisés en Irak et le musée a été très peu regardant lors de l’acquisition…

La chronologie des événements :

Michael Langlois (chercheur CNRS) a expliqué dans un article ce qui l’a amené a se questionner sur l’authenticité des fragments dès le début de son doctorat :

→ en 1947 les Bédouins montrent leur trouvaille a un antiquaire de Bethléem, surnommé Kando. Il contacte des acheteurs potentiels pendant que les autres vident le site.

→ en 1949 quand la fouilles archéologie est permise le site est quasiment vide. Les archéologues négocient avec Kando pour obtenir des fragments.

→ en 1993 un collectionneur norvégien demande à Kando si il reste des rouleaux, il répond que non.

→ MAIS, des années plus tard un fils de Kando propose à la vente des manuscrits… personne ne se doute de rien connaissant l’histoire de la famille.

→ en 2006 certains commencent a avoir des doutes comme Michel Langlois.

→ en 2012 le même collectionneur norvégien qui a réussi à obtenir des manuscrits demande a Langlois de les étudier : une grande partie des fragments sont faux.

→ en 2017 Langlois alerte ses confrères lors d’une rencontre scientifique à Berlin, donc avant même l’ouverture du musée de la Bible.

Bien au courant de la situation, le musée de la bible de Washington tente alors le « damage control », en ajoutant un encart aux fragments exposés en indiquant que leur authenticité est remise en cause par certains spécialistes, avant même d’avoir fait des analyses.

Le musée de la Bible et la famille Green (les propriétaires) ont donc déboursé beaucoup d’argent dans l’achat de ces artefacts, mais également dans leur analyse en laboratoire, pour finalement apprendre que ce sont des faux et confirmer l’hypothèse alarmante de Kipp Davis et des autres chercheurs. Les fragments établis comme faux ont été retirés de l’exposition le 22 octobre 2018, mais ont été remplacés par 3 autres dont l’authenticité n’a pas non plus été prouvée. On se demande à quoi ils jouent et s’ils ont retenu la leçon…

Là se pose une question importante : peut-on exposer au public des œuvres dont l’authenticité n’a pas été démontrée ?

Le musée aurait peut-être dû garder les fragments en réserve avant de les exposer s’ils n’étaient toujours pas surs de l’authenticité… Certaines institutions ne souhaitent pas savoir si ce sont des vrais ou des faux et exposent quand même. Dans de nombreux cas, les musées ne déclarent pas l’achat de faux et gardent ça sous silence de peur de déshonneur dans la profession et le monde muséal.

Cependant, le musée a publié un communiqué révélant l’histoire au monde entier. Est-ce un geste de transparence de leur part ou un moyen de se dédouaner face à cette situation plus que controversée ?

Le conservateur du musée, Jeffrey Kloha a finalement déclaré : bien que nous ayons espéré que les tests aboutissent à des résultats différents, c’est une occasion pour apprendre au public l’importance de vérifier l’authenticité de rares fragments bibliques pour l’informer du processus compliqué de tests qui a été mené et de notre engagement à être transparents.

Après coup, Kipp Davis déclara que les faux, ceux dont ils avaient le plus de soupçons n’étaient pas si bien faits, juste assez pour être vendus. La notion financière et la volonté de tromper étaient donc bien au centre de cette affaire.

-Olympe-

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