Histoire de l'Art

La Bible d’Etienne Harding

La Bible dite de Harding est une Bible cistercienne du XIIe siècle – le tome 1 comportant les volumes 1 et 2 est daté de 1109 et le tome 2 comportant les volumes 3 et 4 de 1111. Elle est l’une des premières productions de l’abbaye de Cîteaux, ce qui est logique puisque la Bible est l’élément central de la liturgie et était donc très souvent la première réalisation d’un nouveau scriptorium. Elle fut réalisée sous l’abbé Étienne Harding, un abbé d’origine anglo-saxonne, qui fut abbé de 1108 à 1113. Par sa datation, on qualifie cette Bible comme étant l’un des tout premiers témoignages du scriptorium de l’abbaye de Cîteaux.

Quelques mots sur Cîteaux : l’abbaye fut fondée en 1098 selon la règle bénédictine, par des moines de Molesmes. Elle est le nid de l’ordre cistercien. Ainsi, on retrouve l’esprit de cet ordre dans la Bible de Harding, son désir de refondation et de réforme.

On ignore le nombre exact d’enlumineurs, mais nous en supposons au moins deux. Cependant, l’un de ces enlumineurs présente un style bien plus présent que l’autre et réalisa des compositions majestueuses, comme celle du roi David au début des psaumes (ms.14, fol 13v), ou bien des miniatures libres et d’inspirations plus fantastiques dans les Moralia. Ces différentes enluminures nous prouvent qu’il était très actif dans le scriptorium de Cîteaux. L’enlumineur à qui ont été attribué ce second tome de la Bible et les Moralia aurait travaillé au moins sur quatre autres manuscrits : il était très actif durant une courte période, puisque sa production s’arrêta net aux environs de 1120.

Enluminure, roi David.

Le trait est libre et continu, et on remarque une prédilection pour les formes rondes. Les couleurs sont présentes aussi, mais leur pose varie de manière sensible – nous pouvons retrouver sur certaines pages des zones sans couleur. L’attention est clairement plus portée au dessin qu’à la peinture. Les enluminures présentent pour la majorité des motifs inspirés de la nature, autant faune que flore, mais présente également des détails de la vie humaine. On retrouve également des scènes historiées, comme la très connue page sur David (ms.14, fol 13v). Par moments, on voit des touches d’humour, et dans l’ensemble quelque chose de très frais et léger, assez synthétique. Ainsi, le style est vivant et donne des illusions de mouvements aux différentes scènes, créant ainsi un art cistercien s’opposant au style austère et dépouillé de Bernard de Molesme qui l’instaurera par la suite.

La théorie majeure quant à l’identité du premier enlumineur du scriptorium de Cîteaux, celui qui a réalisé la Bible de Harding est qu’il serait d’origine anglo-saxonne. Pour cela, on se fonde sur le style des enluminures qu’on lui attribue et on remarque plusieurs détails iconographiques le confirmant. Par exemple, on peut voir sur la page consacrée au roi David (ms 14 f 13v), l’orgue de l’un des musiciens de David indique le système anglais du nom des notes, et la harpe du roi David est elle-même une forme de harpe connue dans les Îles britanniques.

Ainsi donc, l’enlumineur du scriptorium de Cîteaux a une influence anglo-saxonne, mais connaît également les manuscrits de là-bas : en effet, l’image d’Arius emporté par l’aigle au début de l’évangile de Saint Jean (ms 15, f.56v) s’inspirerait directement de l’évangéliaire d’Eadvius, enluminé à Canterbury quelques années auparavant, qui lui représente Saint Jean contre Arius. La source anglo-saxonne est indéniable, et il est plus que probable que l’enlumineur a soit réalisé un voyage en Angleterre, soit est lui-même d’origine anglo-saxonne.

Nous connaissons la moitié des noms de la vingtaine de moines présents dans l’abbaye à cette époque, et un seul correspond à ce profil : Etienne Harding lui-même. Il n’était pas rare que les abbés soient abbés-enlumineurs, et il serait très probable que Harding l’eût été lui aussi.

Les deux tomes furent réalisés séparément, à deux années d’intervalle, et pourtant ils forment ensemble un discours continu. En effet, on constate que des modifications ont été réalisées dans le but de ce discours précis.

Enluminure, page du roi David.

L’exemple le plus connu est celui de la page du roi David (ms 14 fol 13r). Au verso, nous voyons assis sur son trône jouant de la harpe, mais au recto nous voyons l’une des premières scènes historiées. L’image qui nous intéresse le plus est la première histoire racontée, celle où David combat un lion. Cet épisode n’est généralement jamais représenté dans les Bibles, car elle n’est qu’un épisode dans la vie de David. Cependant, l’enlumineur la met ici en tête de la page : c’est la première de l’histoire racontée. Elle est en effet à mettre en relation avec les enluminures du vol.1, réalisées par l’autre enlumineur. Dans le vol.1, seules les initiales sont réalisées. Elles sont formées de végétaux ou d’animaux (canidés ou hybrides), quelque chose de bien commun dans l’art médiéval et que l’on retrouve sur tous les supports (architecture…).

Enluminure, initiale végétale et animale.

Cependant, parmi ces végétaux et animaux, on trouve parfois des hommes. Auparavant, ces initiales étaient considérées comme de simples dessins, mais il faut y voir un sens plus profond que cela. En effet, on peut voir dans ces initiales l’image de l’homme qui lutte contre sa nature sauvage, contre ses passions et les tentations. L’homme cherche à atteindre une rédemption. Ainsi donc, représenter en tête de feuille David combattant un lion et gagnant son combat continue ce discours et le conclut : David représente l’homme qui ne se soumet pas à la tentation.

Enluminure, St Michel terrassant le dragon.

Un autre exemple de ce discours continu est logique est la dernière image de la Bible ( ms 15 fol 125), qui représente Saint Michel combattant le dragon. Ce triomphe est adéquat pour clore la Bible, et après une victoire terrestre, nous avons la victoire céleste.

Enluminure, l’aigle et le moine.

En plus d’être continu, le discours suit la parole cistercienne. Ce discours est très claire dans l’enluminure au début de l’évangile selon Saint Jean (ms.15 fol 56 v). On y voit l’aigle de Saint Jean attraper un moine par la tête. On comprend facilement que ce moine est un faux-moine de par ses habits sous son habit de moine, et très souvent les historiens de l’art disent que c’est Arius, hérétique du IVe – selon lui, la nature du Christ n’était qu’humaine, ou bien en majorité humaine, bref. De plus, ce faux-moine pointe du doigt un phylactère avec la proposition hérétique d’Arius condamnée par Nicée. Dans tous les cas, ce faux-moine est un hérétique et Saint Jean le punit : cette enluminure est un avertissement, une mise en garde contre les lectures hérétiques du genre de l’arianisme.

L’enluminure a pour rôle de mettre le moine qui lit cette Bible sur la bonne voie, et plus précisément sur la voie de la règle bénédictine.

Enluminure, lettrine historiée.

La Bible de Harding marque les débuts de l’activité du scriptorium de Cîteaux. On rattache également au scriptorium la réalisation des Moralia in Job en deux tomes. Le premier est réalisé la même année que le second tome de la Bible, càd 1111, et le second est réalisé dans la même décennie – nous n’avons pas plus de précision. Les enluminures dans les Moralia sont majoritairement des lettrines historiées, présentant des scènes légères ou plus sérieuses. On retrouve par exemple dans un O deux moines au travail – de vrais moines cette fois-ci. On associe aux enluminures trois enlumineurs, dont l’enlumineur principal de la Bible – Harding ? – qui aurait, par exemple, réalisé cette initiale.

Enluminure, pleine page.

À la même époque, le scriptorium de l’abbaye de Cluny exerce elle aussi une influence forte sur les enluminures. L’une des Bibles les plus connues, qui a connu cette influence clunisienne, mais n’est pas confirmée avoir été réalisée par le scriptorium lui-même, est la Bible de Souvigny. On lui associe cinq enlumineurs majeurs qui ont enluminé aussi bien de pleines pages que des initiales, ce de façon complexe et très complète. Les compositions sont denses, le fond est doré, et le tout prend une apparence bien plus monumentale et imposante que la Bible de Harding, qui elle, à côté, semble bien plus sobre. Tout comme on retrouve l’esprit cistercien dans la Bible de Harding, on retrouve l’esprit clunisien dans la Bible de Souvigny.

La riche production d’enluminures du scriptorium de Cîteaux s’arrête brutalement, événement probablement lié à la mort d’Harding si l’on continue avec la théorie de l’abbé-enlumineur, et les dernières enluminures sont censurées. En effet, les sujets fantastiques sont condamnés par Bernard de Clairvaux dans Apologie en 1124. La censure fut probablement appliquée dans l’abbaye de Cîteaux par Rainard de Bar, successeur de Harding et disciple de Bernard, dans le courant de 1133-ish. Ainsi, les dernières enluminures réalisées par cet enlumineur inconnu dans Légendier, ont été à moitié effacées, puisqu’elles ne correspondaient pas aux critères établis par Bernard.

-Olympe et Blandine-

2 commentaires sur “La Bible d’Etienne Harding

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