Actualité·Divers

L’artiste-photographe en ligne, une invention du XXIe siècle.

Nous sommes actuellement au XXIe siècle, à l’ère du numérique, et la notion d’art n’a jamais été aussi vague, utilisée à tout bout de champ, à tort ou à raison. « L’art c’est l’art » me direz-vous, mais saurez-vous définir ce terme ? Je ne saurais donner une définition exhaustive, car la notion est trop complexe pour en aborder tout son sens. De la période contemporaine, c’est principalement pendant le XXe siècle que l’on a vu des individus se proclamer artistes, avec chaque nouvelle vague de création qui rompt avec la précédente. Pourtant, ces individus ont bel et bien été acceptés par la société en tant qu’artistes. Il a fallu du temps pour certains, mais le résultat en est le même. Cependant nous n’allons pas parler ici de peintres, de sculpteurs ou encore de graveurs, mais de photographes. Nous allons en réalité porter attention sur le phénomène de l’artiste-photographe présent sur internet qui s’est grandement développé au début du XXIe siècle. Connaissez-vous cette combinaison de mots qui « ajoute» un côté artistique à un photographe ? Si non, faites un tour sur internet et les réseaux sociaux, et vous verrez un nombre impressionnant d’individus se proclamant artistes-photographes, la plupart sortis de nulle part. L’appellation en elle-même est sujette à discussion : le mot « artiste » est placé devant, tandis que celui de « photographe » est placé en dernier. Pourtant, ces personnes ne sont-elles pas des photographes en premier lieu ? Vouloir placer absolument le qualificatif « artiste » en premier leur confère-t-il quelque chose ? La grande question que l’on peut se poser en réalité est : est-ce qu’un photographe qui se dit artiste en est-il vraiment un ?

Afin de bien commencer ce travail, il est nécessaire, je pense, d’essayer de définir un minimum ce qu’est un artiste. D’après le dictionnaire Larousse, le mot « artiste » possède à ce jour plusieurs sens officiels. Le premier sens désigne une « personne qui exerce professionnellement un des beaux-arts ou, à un niveau supérieur à celui de l’artisanat, un des arts appliqués ». Le deuxième sens ne se réfère non plus à la technique, mais plutôt à la sensibilité. Se dit donc artiste une « personne qui a le sens de la beauté et est capable de créer une œuvre d’art ». Cette définition nous fait, en un sens, tourner en rond car qui peut définir précisément ce qu’est une véritable « œuvre d’art » ? Le troisième sens est quant à lui encore plus vague, et désigne une « personne qui fait quelque chose avec beaucoup d’habileté, selon les règles de l’art ». Il faut cependant faire attention, car ces définitions ne peuvent être valables que pour la période contemporaine. La notion d’artiste telle qu’on la connaît apparaît et est reconnue assez tardivement. Auparavant, il n’y avait que le statut d’artisan : l’approche de l’art et des productions était bien différente de celle que nous avons aujourd’hui.

Outre les définitions que je qualifierais de classique de la notion d’artiste, il existe des pensées philosophiques contemporaines qui abordent le thème de la création artistique et qui sont intéressantes à prendre en compte. Certains disent que chaque artiste a un rapport à la matière qui lui est propre. Il y a dans la matière ou chez l’artiste une certaine potentialité, une virtualité. La création artistique est un processus complexe, un soulèvement progressif de l’être, pour l’extirper de la matière et lui donner sa forme. On peut considérer cela comme un passage du néant à l’existence plénière. L’artiste donne la vie à une idée ou un sentiment, une émotion intérieure qui lui sont propre. L’artiste est donc celui qui créer quelque chose, mais plus important encore, qui donne forme à une pensée intérieure et personnelle.

La photographie quant à elle, ne date pas d’hier et a déjà quelques décennies d’existence. La photographie, c’est avant tout une histoire de science, de chimie, de techniques, d’optique ou encore de mécanique. Il n’est pas nécessaire ici de faire un état complet de l’histoire de la photographie, mais il demeure intéressant d’en peindre un rapide portrait. On estime que c’est vers 1824 que naît le premier procédé photographique, inventé par Nicéphore Niépce (il fallait au moins 24 heures pour produire une photographie). À partir de là, de nombreux « inventeurs » et chercheurs rivalisèrent d’ingéniosité pour perfectionner cette découverte. En 1838 Daguerre invente le daguerréotype, un procédé photographique ayant une phase de développement, ce qui réduisait le temps de pose de la photo à 30 minutes. Un an plus tard, le français Hippolyte Bayard trouve le moyen d’obtenir des images positives sur papier. C’est en 1841 que l’anglais William Henry Fox Talbot invente le calotype qui est le premier procédé négatif/positif qui permet la multiplication d’une même image. Cette année là, le physicien Hippolyte Fizeau réalise l’exploit de réduire le temps de pose à quelques secondes en changeant de procédé chimique. Il est désormais possible de réaliser des portraits en photographie. C’est en 1888 que l’américain Georges Eastman (fondateur de Kodak) développe l’idée d’un support souple et décide d’utiliser des rouleaux de celluloïd (qui ont été longuement utilisés et que les jeunes qui ont aujourd’hui la vingtaine ont sûrement connu). Malgré ces nombreuses années d’innovations toujours plus surprenantes en matière de photographie, la recherche de la couleur se fait un peu plus tardivement.

Les recherches suivent leur cours, mais c’est en 1906 que naquit le premier procédé couleur monoplaque utilisable par les photographes et amateurs. Le principe de la couleur en photographie est assez simple à comprendre : trois couches superposées de bleu, vert et rouge au sein d’une pellicule permettent d’obtenir des images teintées. Les progrès en photographie ont été de plus en plus rapides et concernaient principalement trois axes : la réduction du temps de pose, l’amélioration de la stabilité du tirage et la simplification de l’utilisation des appareils. L’année 1962 en est la preuve : le docteur Edwin H. Land développe le Polaroïd en couleur, appareil qui reviendra à la mode près de cinquante ans plus tard.

Au début du XIXe siècle, le philosophe Hegel propose une classification des arts en fonction de leur expressivité et de leur matérialité (de l’art le moins expressif, mais le plus matériel à celui qui est le plus expressif, mais le moins matériel). Il n’en compte que cinq : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique et la poésie. La liste ne sera grandement changée que bien des années plus tard, en 1969, par le philosophe Étienne Souriau. Souriau se base alors sur sept caractéristiques sensorielles et dresse une liste de sept arts : architecture, sculpture, arts visuels, musique, littérature, arts de la scène et cinéma. Le cinéma, communément appelé le « septième art » tient donc son surnom de la classification de Souriau. Ce n’est qu’à la toute fin du XXe siècle que sont ajoutées à la liste deux nouvelles catégories : les « arts médiatiques » (radio, télévision et photographie), ainsi que la bande dessinée. La photographie est donc reconnue officiellement comme une discipline artistique depuis la fin du XXe siècle.

L’avènement de la photographie a ouvert la voie du progrès à de nombreux chercheurs et scientifiques, mais a également créé une nouvelle activité professionnelle, celle du photographe. Je serais d’avis de dire que la photographie était réellement une question de science et de savoir-faire avant que cela n’en devienne un métier. Avec l’apparition de la photographie en série dès le milieu du XIXe siècle, l’aspect financier du métier devient plus attractif que l’aspect artistique même si de nombreux artistes peintres s’y sont essayés. Les photographies se retrouvent partout, sur des cartes de visite ou encore des cartes postales et en très grand nombre. La photographie est donc considérée comme une pratique artistique depuis la fin du XXe siècle. Cependant, le nombre de photos produites depuis cette période est tel que l’on ne peut plus qualifier une photographie d’œuvre d’art si l’on compare cette discipline avec une autre comme la peinture par exemple. On pourrait peut-être faire un parallèle entre la photographie et la gravure, qui ont toutes deux servi de moyen de diffusion à grande échelle et dont les techniques premières ont fini par être noyées dans la masse et sont passées au second plan, effacées par une production énorme. La photographie est une discipline qui a bien changé, mais nous aussi.

Comme mentionné précédemment, la notion d’artiste a évolué ces trois derniers siècles (pour faire simple). Il faut sans cesse faire attention au contexte pour lequel ce mot est employé. Cette évolution va de pair avec les changements sociétaux et individuels qui se sont produits principalement avec l’instauration de la démocratie (fin XVIIIe siècle). L’égalité de tous a fragilisé le chacun, l’individu a perdu sa consistance. Ce phénomène a été étudié par Marcel Gauchet, philosophe, qui met en avant cette manifestation qu’il appelle l’individualisme contemporain. La période dans laquelle nous vivons est marquée par une certaine disparition des appartenances, un détachement de l’individu par rapport aux autres. L’individu serait comme déconnecté des autres et de la société, tout en y vivant. Dans le fonctionnement de la société contemporaine, nous serions donc un sujet désengagé dans une époque « d’individualisme de déliaison ». L’individu qui s’en sort est celui qui va adopter le déplacement incessant comme mode de survie. Cependant, comme il change sans cesse, que reste-t-il de cet individu ? Quels sentiments intérieurs peut-il exprimer ? Qu’exprime-t-on de soi quand soi-même on n’existe plus et d’où vient l’inspiration ?

Outre les questionnements sur la « source » des créations artistiques, on peut se poser la question de la finalité d’un tel processus. En réalité, il y a un certain souci de rechercher un côté moral dans une œuvre pour lui donner un statut artistique. Comme nous sommes dans une période de détachement, où les valeurs et la morale n’ont plus vraiment d’écho chez les individus, quel peut être le sens d’une démarche éthique, et que signifie produire de l’art dans un monde où le sujet s’est perdu de vue ? Un sujet qui s’est perdu peut-il instaurer de l’art ? Ce sont là des questions qui poussent à la réflexion lorsqu’on parle de création artistique et d’artistes de nos jours.

Malgré tout, la notion «d’être soi-même » existe toujours, mais est dorénavant intimement liée à la capacité de l’individu à se présenter sur les réseaux, à être connecté aux autres indirectement. C’est cette volonté d’être présent sur internet que l’on peut lier intimement avec la définition et l’utilisation de la photographie aujourd’hui. Grâce aux innovations et aux prouesses scientifiques et matérielles, avec le XXIe siècle, la photographie est entrée dans l’ère du numérique. Le fichier numérique, la photo, devient alors exploitable et modifiable par ordinateur (ou tout autre support comme une tablette ou un smartphone) : toutes les retouches sont possibles, même une modification du contenu. La photographie numérique offre bien entendu toute une panoplie de nouvelles possibilités. Les appareils à photo sont devenus assez petits, mais offrent une qualité supérieure aux appareils à argentique. Si la qualité est bonne, le rendu reste différent : le choix de développer ou non (garder le format numérique) une photo s’impose, et le rendu papier ne sera pas le même. Le bas coût des appareils comparé à leurs prédécesseurs a entraîné leur multiplication. Aujourd’hui n’importe qui peut s’équiper d’un dispositif photographique, soit au travers du téléphone portable, soit de la tablette ou encore grâce à un appareil à photo « classique ».

Actuellement, le fait que nous soyons tous connectés crée des possibilités de diffusion des photos à l’échelle planétaire. Le public touché par ces photographies postées en ligne peut dépasser le nombre de visiteurs de n’importe quelle galerie ou lieu d’exposition physique. La reproductibilité des œuvres d’art a créé une sorte de mutation de la rareté et de la perception d’une œuvre d’art. Il y a une facilité de perception des œuvres ainsi qu’une reproduction du regard sur l’œuvre qui entraînent une rapidité de la consommation, mais surtout une consommation constante. L’individu veut toujours plus de contenu et cela se traduit particulièrement sur internet. Ce côté de l’individu dévoreur de contenu s’applique grandement à la photographie. Depuis 2003 de nombreuses plates-formes de partage de photos ont vu le jour, et la plus connue d’entre elles est aujourd’hui Instagram. Le fait que tout le monde ait un appareil à photo entre les mains ne fait pas d’eux des photographes, et pourtant ils le croient. Les chiffres sont là pour le démontrer : la plate-forme dénombre plus de 1,08 milliard d’utilisateurs actifs tous les mois en 2020 et environ 500 millions d’individus sont actifs quotidiennement. Depuis son lancement en 2010, plus de 50 milliards de photos ont été postées. Ces chiffres sont tout bonnement ahurissants.

Si le photographe de métier (principalement de portraits et de photos de famille) s’est gardé une petite place bien au chaud dans son magasin depuis des décennies, nous avons vu arriver en ligne depuis quelques années tout au plus, un nouveau genre de photographe qui se proclame (car oui il s’agit bien d’auto proclamation) artiste-photographe. Ces individus ont fait de la photographie leur métier, ou simplement un passe-temps. On note cependant des différences flagrantes entre les photographes des générations passées et les nouveaux arrivants sur le marché : au lieu de s’encombrer d’une boutique physique, ils profitent d’internet pour se créer une boutique ou une galerie virtuelle. C’est leur moyen à eux de rester connectés et de trouver des clients, car leur site, ou bien leur blog est visible par des millions d’individus. Les règles ne sont pas vraiment établies concernant cette facette de l’exercice du métier pourtant beaucoup s’accordent à diviser tout ce petit monde en deux grandes catégories. Il y aurait en théorie d’un côté ceux qui font du photojournalisme, du paparazzisme, de la photographie culinaire (et j’en passe), ou encore la photo naturaliste et les portraits (et photos de famille). En résumé, ici sont rassemblées toutes les photographies dites illustratives. Il y aurait donc de l’autre côté les photographies artistiques, les représentations imaginaires du monde réel, les photographies laissant ressentir des émotions et des sentiments. On peut déjà entrevoir le problème majeur de cette démarcation des clichés : où se fixent les limites de chaque catégorie, et qui les fixent ?

Et quelles sont les sources d’inspiration de ces artistes-photographes contemporains ? Si la peinture et la sculpture naissent d’un processus créatif très personnel, d’une modélisation de la pensée de l’artiste, la photographie ne fonctionne pas de la même façon. Il s’agit premièrement d’effectuer une prise de vue, mise en scène ou non, puis de la retravailler à son goût. Il faut donc le matériau de base : la vue à prendre. En faisant un tour rapide des clichés dits artistiques, on se rend compte qu’il y a plusieurs sources qui reviennent régulièrement. La nature et les paysages restent une source d’inspiration première, mais comme expliqué précédemment, il faut différencier les simples prises de vue et des clichés retouchés qui sont le fruit d’une réflexion artistique. Beaucoup d’artistes-photographes s’inspirent surtout du quotidien, et plus particulièrement de la rue et des transports en commun. Ce qui revient souvent c’est le sentiment de solitude « visible » dans ces clichés. L’individu qui ne trouve pas l’inspiration en lui-même la trouve autour de lui, dans cette société contemporaine. Le matériau de base, la prise de vue, n’a qu’un vrai lien avec le photographe: c’est l’univers dans lequel il vit, tout comme des millions d’autres individus (en France).

Pour conclure, la notion d’artiste-photographe est aujourd’hui très complexe à cerner. Il n’y a pas de définition ou de règle précise concernant cette activité, mais certains aspects sont communément régis ou acceptés par la grande communauté des photographes. Nous l’avons vu, l’artiste-photographe est une création de l’individu, c’est lui seul qui se donne ce titre. C’est donc l’individu lui-même qui part du postulat que ce qu’il fait est considéré comme de l’art. Il faut prendre cela avec des pincettes, car les notions d’art, d’œuvre d’art et d’artiste sont sujettes à l’avis de chacun. Si certains artistes-photographes, créateurs de nouvelles visions du monde, sont je pense, légitimes à ce titre, il faut tout de même savoir qu’en France il existe des écoles pour devenir artiste-photographe. On y apprend à tout faire, de la prise de vue aux retouches. Le but de cette formation est de former les individus à un métier, on leur apprend donc les techniques de vente, la communication, le marketing, etc. Car il ne faut pas se leurrer, le but premier est de se faire de l’argent avec ces clichés. Cela n’est pas sans rappeler les prémisses du métier de photographe. On en arrive alors à une supériorité de la notion financière sur le côté artistique. C’est sans doute là la finalité de toute œuvre, être vendue au plus offrant.

-Olympe-

Sitographie :

http://etudiant.aujourdhui.fr/etudiant/metiers/fiche-metier/artiste-photographe.html

http://www.panoram-art.com/blog/2015/02/la-difference-entre-un-photographe-et-un-artiste/

https://www.guillenphoto.com/pourquoi-la-photographie-est-une-discipline-artistique-partie-1.html

http://causeriesdusoir.over-blog.com/2017/03/les-arts-et-leur-classification.html

https://www.larouse.fr/dictionnaires/francais/artiste/5584

https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-instagram/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s