Histoire de l'Art

Le retour à l’observation de la nature dans la peinture en Italie au XVIIe siècle

Le XVIIe siècle est une période artistiquement riche. C’est dans ces années-là que se développent le classicisme puis le baroque. C’est de Rome que part l’impulsion qui déterminera l’évolution de la peinture européenne de ce siècle. Pour tous les artistes, Rome est considérée à partir de la fin du XVIe siècle comme la patrie des arts. Venus de toute l’Europe, nombreux sont ceux qui y tentent leur chance. Aucune école ne domine vraiment la Rome du Seicento, marquée par une succession de tendances. Au cours du XVIIe siècle, les arts et la peinture subissent le contrôle de l’Église au nom de la contre-réforme. Parallèlement, les tableaux deviennent de plus en plus convoités par la noblesse ainsi que par une bourgeoisie en pleine ascension. Les thèmes représentés restent en partie religieux voir mythologiques. Cependant, on note une évolution quant à la manière de représenter ces scènes. Le XVIIe siècle est témoin d’un changement dans la manière de peindre des artistes.

En quoi peut-on dire que les arts de la fin du XVIe et au XVIIe siècle en Italie sont marqués par un retour à l’observation de la nature ?

Il convient dans un premier temps d’aborder le cas d’Annibal Carrache et de l’étude al naturale (d’après nature). Ensuite, il est nécessaire d’étudier l’œuvre du Caravage, son côté naturaliste ainsi que la vague caravagesque qui en découle. Pour finir, il faut noter l’empreinte laissée par les Hollandais en Italie.

La famille Carrache est composée des frères Annibal et Augustin, ainsi que de leur cousin Ludovic. Tous trois fondent en 1582 l’Accademia dei Desiderosi, officiellement rebaptisée « Accademia degli Incamminati » en 1590. L’académie bolonaise se limitait à diriger les élèves vers une étude de la réalité par le dessin d’après nature, comme le montre une académie d’Annibal Carrache, Jeune homme nu allongé.

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On voit bien que le modèle a posé pour l’atelier, il n’a pas été idéalisé. Il est allongé nu pour l’étude de son anatomie et le coussin présent derrière sa tête pour son confort a même été dessiné. Annibal dessine aussi ce qu’il voit dans la rue. Il travaille son observation et s’entraîne à représenter des scènes du quotidien comme le montre un travail d’étude nommé Groupe de mendiants.

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Annibal réussit à saisir la vie. Il n’y a pas de détail et les mendiants sont méconnaissables, mais ils sont saisis, le moment est capturé. Les Carrache considéraient tous les aspects de la réalité dignes d’être dessinés et reproduits. Dans ses œuvres de jeunesse réalisées entre 1582 et 1585, Annibal se rapproche déjà de sujets quotidiens comme dans le Jeune homme buvant ou encore dans le Mangeur de haricots. C’est comme si le peintre s’était installé juste devant l’homme pour le peindre, l’action est suspendue.

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Les œuvres sont travaillées vite, les traits ne sont pas finis. Annibal Carrache a également peint des scènes représentant l’intérieur d’échoppes comme dans La boucherie en 1582. Annibal représente simplement l’intérieur d’une boucherie, ce qui est inédit en Italie à cette période-là. Des hommes sont en train de travailler et la viande est exposée. L’activité est comme suspendue. Annibal n’a pas peint ce tableau sur place, il a dû dessiner plusieurs fois à la boutique avant de composer dans son atelier. Les personnages sont débraillés et la lumière luit sur les éléments en métal, ce qui donne un aspect vivant à la scène.

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Par la suite, Annibal Carrache va évoluer et va renouer avec une certaine idéalisation des personnages. Il part toujours de la représentation du réel grâce aux dessins effectués, cependant il ne garde que le beau. Il y a un côté sélectif, Annibal tire le meilleur du réel. Il a en plus une volonté d’humaniser le divin. Cela se retrouve sur de nombreuses œuvres comme la Pietà réalisée en 1599. Le Christ est alors représenté de manière idéalisée, mais Annibal s’est inspiré du plus beau que la nature pouvait proposer pour créer ses personnages.

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Le traitement des paysages est aussi touché par l’étude du naturel. Annibal Carrache va travailler sur la notion de paysage. Ses premiers paysages bolonais sont emprunts d’un vif naturalisme. Le paysage en tant que genre indépendant apparaît à cette période. Les scènes sont simples, ce qui intéresse c’est le rendu des arbres et de la végétation comme le montre le tableau Paysage fluvial de 1590.

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La fuite en Égypte réalisée par l’artiste vers 1604 constitue le premier exemple d’un paysage classique idéal, et devient un modèle de référence pour le classicisme européen. La fuite en Égypte est un thème très répandu, mais ici l’accent est mis sur le grand paysage qui semble apaisé, en contraste avec la nature hâtive de l’épisode biblique. Le paysage est ordonné par le peintre avec équilibre. L’architecture à l’antique en arrière-plan est mise en valeur grâce à une lumière que l’on pourrait qualifier de paradisiaque. Les feuillages, les effets sur l’eau et tous les autres éléments du paysage sont détaillés. On en oublie presque les personnages religieux du premier plan.

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L’influence des Carrache s’exerce ensuite sur les tableaux de Francesco Albani et du Dominiquin, où on y retrouve des paysages parfaitement conformes à la théorie classique du paysage idéal. Le paysage classique s’affirme définitivement entre 1640 et 1660 avec les peintres français Nicolas Poussin et Claude Lorrain.

Caravage, un autre peintre, était admiré dès son vivant. Vers 1595 il va déclencher une révolution picturale. Il reste à Rome, entre 1595 et 1606. Contrairement aux Carrache, Caravage ne dessine pas d’après nature. Il peint d’après modèle. Sur son tableau de 1607 appelé La flagellation du Christ, on devine des incisions dans la couche picturale.

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Caravage incisait la première couche pour marquer la position des personnages. Il peignait avec les modèles en face de lui, cela donne un côté direct avec la réalité. Pour Bellori, critique d’art italien, Caravage est un « fidèle imitateur de la nature ». Caravage peint ce qu’il voit, sans chercher à l’embellir. Concernant sa technique, Caravage n’a pas inventé le clair-obscur, son premier maître Simone Peterzano l’utilisait déjà. Caravage va cependant le perfectionner. C’est grâce aux commandes du cardinal Del Monte que Caravage pose ses bases picturales.

Le Bacchus réalisé en 1596 est un bon exemple de la peinture « type » de Caravage. Le personnage est représenté à mis-corps, avec un cadrage assez serré. Cela donne l’impression d’avoir un contact direct avec le personnage. Il y a une volonté d’absence d’idéalisation, le personnage est représenté sur un fond neutre. Caravage isole ses personnages. Ici Bacchus est représenté de façon réaliste.

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Les tableaux que Caravage peint dans ces années-là représentent des sujets inspirés de la rue ou des personnages mythologiques ramenés au quotidien. Caravage est connu pour ses nombreuses scènes de taverne qui inspireront de nombreux artistes. On trouve des tableaux représentant un Concert (1595), une Diseuse de bonne aventure (1596) ou encore des Joueurs de cartes (1598).

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Dans ces œuvres là il y a un côté risible et moralisateur. Caravage est aussi connu pour son caractère violent qu’il transfert dans ses œuvres. Son tableau représentant Judith et Holopherne en est un bon exemple.

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Il reprend son format de tableau habituel : les personnages sont à mi-corps, le fond est très sombre et avec un drapé rouge sang. Les couleurs sont assez sombres, l’éclairage a un côté dramatique. On va être en présence d’un clair-obscur qui participe à la mise en scène du tableau. Pour la première fois, Caravage représente du sang qui gicle vers le spectateur. Le dégoût que Judith éprouve est très visible ce qui donne un côté encore plus réaliste à la scène. En dehors des compositions, Caravage peint des personnages seuls. Il va représenter des personnages religieux comme des contemporains, sans idéalisation et sans contexte narratif comme le montre la Madeleine pénitente de 1597.

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Caravage va inspirer de nombreux artistes comme Guido Reni et Orazio Gentileschi, si bien qu’une « vague caravagesque » voit le jour. Les artistes vont alors reprendre les aspects de la peinture de Caravage mais, en mettant leur touche personnelle. Le caravagisme est un phénomène assez circonscrit dans le temps, il couvre les années 1610-1620. La vierge à l’enfant d’Orazio Gentileschi de 1604 est un bon exemple de caravagisme. Le peintre s’est concentré sur les personnages qui sont représentés à ¾ , il n’y a pas de contexte narratif, la scène paraît issue du quotidien d’une simple femme avec son enfant. Il y a un éclairage divin qui se fait discret et donne un peu de lumière. Ces aspects sont caravagesques cependant d’autres ne le sont pas : on s’éloigne du noir typique de Caravage, la couleur est tout de même présente.

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Guido Reni avec Atalante et Hippomène en 1612 explore lui aussi les aspects caravagesques. Le tableau reprend l’obscurité caravagesque et la proximité des personnages avec le spectateur. Cependant, le sujet en lui-même n’est pas caravagesque et les corps sont idéalisés. Des artistes comme Ribera et Velasquez sont marqués par Caravage mais se détachent de sa peinture et s’orientent vers une réalisation des corps plus dramatiques tendant vers le baroque.

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Au cours du XVIIe siècle les artistes Hollandais vivant à Rome fondèrent une corporation, le groupe des peintres « bamboccianti ». S’inspirant des œuvres de Van Laer (Le départ de hôtellerie de 1639 par exemple), ils développent une peinture aux thèmes populaires.

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Les bambochades sont des tableaux en petit format qui représentent des scènes du quotidien du peuple romain. Des thèmes variés sont représentés comme les Mendiants devant un four à chaux de Sébastien Bourbon, ou encore les Ruines romaines de Breenbergh de 1630.

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Michiel Sweerts s’inspire, lui, du clair-obscur caravagesque dans une version plus poignante. On le retrouve dans Le jour de la lessive de 1647 ou encore L’artiste dessinant le Neptune du Bernin de 1646.

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La pauvreté représentée doit tout de même plaire à l’œil, il y a une ambiance pittoresque. Certaines scènes sont pour le moins originales, comme le Paysage de ruine avec une scène pastorale de Cornelis Van Poelenburgh de 1617.

L’homme est représenté dans la campagne romaine urinant sur des ruines antiques. Le point commun entre ces scènes et Caravage est la volonté d’être proche du naturel. Certains critiques comme Bellori font un tout autre lien entre les deux : « Si Caravage fut excessivement naturaliste représentant ses semblables, Le Bamboche se cantonna à représenter le pire… ».

La nature morte et les représentations d’aliments se développent légèrement en Italie dans le courant du XVIIe siècle, s’inspirant des natures mortes hollandaises. Caravage marque le ton en Italie avec sa Corbeille de fruits réalisée vers 1595.

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La corbeille est vue d’en bas et domine le premier plan. Cette perspective fait ressortir la transparence des grains de raisin, la luminosité de la pomme et l’aspect de la figue. Caravage cherche à représenter chaque aspect de la réalité, tant la pomme véreuse que les feuilles flétries ou mangées par les vers. Caravage s’essayait déjà à cette époque à contrôler la lumière dans ses œuvres. Ici les aliments sont le sujet même de l’œuvre, ce qui était inédit.

Le sujet va peu à peu se développer en Italie et certains peintres en font même leur spécialité. Giuseppe Recco fait partie de ces peintres. On peut citer sa Nature morte aux fruits et aux fleurs datant de 1670.

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Les fruits et les fleurs sont posés à même le sol ou dans des corbeilles. On distingue un paysage en arrière-plan, la scène doit donc se passer en extérieur. Les couleurs employées sont inspirées de la palette du Caravage. L’augmentation et la diversité des natures mortes peintes à cette période peuvent être mises en lien avec la diversification des marchés au XVIIe siècle. De Giuseppe Recco on peut également citer Nature morte aux pommes, choux, panais et laitue qui date de la moitié du siècle, et Poissons qui date de 1650. Il faut noter qu’au XVIIe siècle on s’intéresse beaucoup aux vertus curatives des plantes, des fruits et des légumes.

Pour conclure, en Italie à partir de la fin du XVIe siècle et courant XVIIe, on note un certain retour à l’observation de la nature. En peinture, les artistes veulent représenter la réalité, et non une idéalisation extrême comme ce qui se faisait précédemment. Ils en viennent donc à représenter la vie dans tous ses aspects, les beaux comme les laids. Les paysages et les natures mortes sont également mis à l’honneur, s’inspirant des peintures hollandaises. La nature est donc au cœur des préoccupations artistiques de l’époque.

-Olympe-

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